Jeudi 1 novembre 2007
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Témoignage Mémoires de Oulad El Cariane
Mohamed Sakib, né bidonvillois, ressuscite la mémoire des Carrières Centrales, l'archétype bidonvillois ouvrier de Casablanca, en glanât les témoignages de
ses vieux habitants. Tribus et fractions ethniques, ouvriers d’usine et manœuvres de chantiers, artisans et artistes populaires, retraités et résistants… Un pan d’histoire du Maroc s’y est écrit
ici. Petit de taille et voûté, l’homme scrute les grues qui attaquent la terre où il y a encore peu se dressaient des baraques en tôle ondulée. Des moutons paissent à proximité de ces engins qui
détruisent les souvenirs d’enfance de Mohamed Sakib, arrivé ici en 1942, âgé d'un an à peine, après que son père goumier eût quitté la région de Safi, avec sa femme et une ribambelle de beaux
frères et de belles-soeurs. En contrebas, se dessine Dar Lamane, un projet de logements sociaux couronnés par le prestigieux Prix d’architecture de l’Aga Khan au début des années 80. A droite,
s’élève le projet de logements sociaux Hassan II, où ont été relogés de nombreux "cariani" (bidonvillois) à la fin des années 90. Des blocs de béton que ne couronnent aucun prix d’architecture,
mais entachés des malversations de Laâfora, l’ancien gouverneur. "Il y a peu encore, j’étais un élément de la diaspora des Carrières Centrales, qui n’avait aucune conscience de l’importance du
bidonville dans sa vie", chuchote Mohamed Sakib, une caractéristique du personnage qui vous contraint à tendre l’oreille à chacun de ses propos. C’est avec l’âge, une fois de retour au Hay
Mohammadi, après avoir bourlingué en Algérie, en France, en Tunisie, en Mauritanie, au Sénégal et aux quatres coins du Maroc, que Mohamed Sakib prend conscience combien le bidonville l’a marqué à
tout jamais. Il décide alors de devenir le mémorialiste des Carrières Centrales. Depuis, cet ex-journaliste à La Vie économique, part à la pêche aux témoignages tous les week-ends, lors de balades
entre les allées ombrées de tôles rouillées des dernières poches de l'emblématique bidonville. Aujourd'hui, il entame son parcours par une visite à Ba Ghazwani, patron d'un des premiers moulins à
grains du Maroc. On y trouve, encore entre autres, la fameuse "Pinsa" pour lever les gros blocs de pierre, ainsi que des structures métalliques récupérées de la célèbre Sqalera, première cimenterie
du Maroc du début du XX° siècle, qui a servi à l'édification du port. "La Sqalera a été détruite, après la construction de l'usine Lafarge, en 1913. A mon sens, c’est aussi dramatique que la
disparition du Théâtre Municipal de Casablanca ou de la Villa d’Anfa où se sont réunis Churchill, Roosevel, Giraud et De Gaule, en 1943. Après tout, c’est ici même qu’est née la classe ouvrière
marocaine, à l’ombre des premières usines du Maroc". L’oncle de Mohamed Sakib était lui-même ouvrier aux Huileries & Savonneries du Maroc. "Le soir, en rentrant du boulot, il me ramenait des
grignons, le reste de la presse des cacahouètes" raconte ce dernier. Glaner des bribes ça et là Ba Ghazwani a hérité du moulin à grains d’un certain "Gil", républicain espagnol réfugié, qui s’était
installé à proximité des baraques des "zoufria" (ouvriers), pour leur fournir la farine. Depuis que la classe ouvrière s’est réduite à une peau de chagrin, Ba Ghazwani diversifie ses activités. La
salle de jeu qu’il a ouvert au milieu de la minoterie attire ce qui sera sans doute la dernière génération des cariani, des gamins d’une dizaine d’années venus tuer un dimanche après-midi de
juillet. Ba Ghazwani est une encyclopédie orale précieuse pour Mohamed Sakib. A 75 ans, le vieux meunier a encore une mémoire infaillible de la toponymie des lieux, il connaît chaque partie du
Cariane par coeur avec sa date de construction. Au fil de la conversation, les noms des Cariane défilent : Bouaâza, Kabla, Bachir, Rahba, Bouhala, Krimate, Khlifa, Lyhoud, Aïd l’Arch, Lhayet,
Essouk, Jonquière, Daya, Kossovo. Sans oublier, parmi ces quartiers de fortune, Cariane Lahouna (ils nous ont jetés) au nom très suggestif, pour rappeler le déracinement vécu par les premières
populations rurales des Carrières Centrales. "Les premiers habitants se regroupaient par tribu. Chaque soir en rentrant de l’usine, ils changeaient leurs bleus de chauffe par les "jellaba",
allumaient des feux et jouaient la musique de leur région respective. Chaque Cariane disposait ainsi d’une place centrale où se déroulaient ces veillées musicales. C’est là, enfant, que je traînais
mes guêtres", raconte-t-il. Le travail sur la mémoire entrepris par Mohamed Sakib se double d’une quête identitaire, la sienne propre. Chaque petit pan d’histoire recueilli le renvoie à un souvenir
d’enfance précis. Quand Ba Ghazwani, lui, raconte le typhus et la famine qui décimaient les habitants du Cariane en 1946, les corps enterrés dans une fosse commune et recouverts de chaux, Mohamed
Sakib se souvient de sa mère, elle-même victime du typhus quand il avait 5 ans. Ou bien encore de ce corps de femme étendu devant chez lui, autre victime de l’épidémie : "Je sortais de chez moi
pour aller à l’école. Elle était là, près de la porte de notre baraque, allongée de tout son long, face contre terre, dans son long linceul noir. Son abondante chevelure de jais était étirée vers
l'avant. C'est une image cauchemardesque qui ne m'a jamais quitté. Ce n'est que plutard que j'ai compris la scène : les poux pullulant, en quittant le corps sans vie, traînaient avec eux les
cheveux auxquels ils étaient accrochés" se souvient-il. "A l’époque, il n’était pas rare de voir quelqu’un tomber subitement, mort du typhus dans la file d’attente où nous attendions une moitié de
pain avec notre bon de rationnement", surenchérit Ba Ghazwani, en rembarrant un gamin venu faire de la monnaie pour le flipper : "Plus tard, tu ne vois pas qu’on discute !" Le "nomans'land" de la
résistance Dans le labyrinthe du bidonville, Mohamed Sakib reprend sa promenade dominicale sûr de son chemin, cédant le passage à une jeune fille de corvée d’eau ou à un gamin qui court, croisant
des mères prenant le frais sur le perron de leurs baraques. Prochaine étape, une visite à Ba Mahjoub, un menuisier de 75 ans, dont l’activité est désormais plus un passe-temps qu’un métier. L’œil
encore vif, il raconte à Mohamed Sakib son passé de constructeur de baraques, quand les affaires étaient florissantes : "J’ai appris l'harfa" auprès des Français. Nous construisions les baraques
selon des dimensions précises, héritées de leur façon de faire". Ancien résistant, Ba Mahjoub faisait partie de cet fameux lumpen-prolétariat bidonvillois, chauffé à blanc par les discours de
l'Istiqlal. "Pour passer un barrage militaire sans encombre, mon frère a dû avaler une centaine de balles de revolver" se souvient Ba Mahjoub. Son frangin était tellement assoiffé d’action qu’il
"snifait" de la poudre de balle de son propre revolver, pour se maintenir en bonne condition psychologique, durant ses moments de désoeuvrement. "A l’époque de la résistance, le Cariane était
sillonné d'étroites impasses entre les rangées de baraques qui formaient un réseau qu'empruntaient les résistants, pour passer d'une cachette à une autre", explique Mohamed Sakib. C’était une zone
de guérilla urbaine, où ni la police, ni l’armée ne pouvaient mettre les pieds. Le "nomans'land" servait ainsi de base arrière et d'arsenal à la résistance, ainsi que de refuge à de nombreux
résistants recherchés. "Un vieux cariani m’avait montré la baraque où se cachait Abderrahman Youssoufi. Zerktouni, Ben Barka… seraient passés aussi par ici", rajoute ce dernier. Au milieu des
années 50, la mort violente était omniprésente dans la vie des bidonvillois. Exécution de traîtres sur la place du marché, ou bien attentats devant des enfants désabusés ne prêtant plus attention à
cette violence quotidienne, à l’image de Mohamed Sakib : "Un matin, j’ai vu le khalifa du quartier mourir devant mes yeux, tué par un résistant appelé Naya. Quelques minutes plus tard, devant mon
école, le même résistant remontait le rideau du garage à Otto Gambert, directeur de l'école du même nom., En se retournant, il lui tira une balle dans la tête, avant de blesser l’institutrice qui
hurlait de terreur, et disparaître dans les voies ferrées, qui longeaient Socica, la cité ouvrière de Derb My Chérif", raconte-t-il . Ba Mahjoub a acheté des maisons à ses enfants, mais n’a jamais
quitté pour sa part le Cariane. Il possède une échoppe de menuisier dans l’allée principale du bidonville, non loin de "Saqa safra", un simple débit de tabacs devenu un monument -repère du Hay
Mohammadi. "J’aurais pu acheter une maison à 500 DH au bloc Castor, après l’indépendance, mais les gens de l’Istiqlal nous l’ont déconseillé parceque c’était une traîtrise à la résistance", se
souvient Ba Mahjoub. On lui avait promis, en échange, un terrain à bâtir, dontl n’a jamais vu la couleur, ni humé l’odeur. Cette promesse, jamais honorée, n’est pas sans rappeler le témoignage d’un
vieux monsieur croisé pendant le ramadan 1999, après le dernier grand incendie en date des Carrières Centrales : "Mohamed V est venu, en 1958, nous remercier pour l’avoir ramené d’exil. Il nous
avait même promis de faire disparaître le Cariane". Aux dernières nouvelles, il y vit toujours, 50 ans après cette unique et mémorable visite. Les Carrières Centrales, ville de gueux, rebaptisé Hay
Mohammadi en l’honneur de Mohammed V, fut royaliste un temps. Le temps du désenchantement. Sympathisant d’Ilal Amam, Mohamed Sakib est revenu dans le quartier de son enfance en 1974, contraint et
forcé, victime des années de plomb : "J’ai été arrêté à Béni Mellal et emprisonné à Marrakech et à Derb Moulay Cherif. Le centre de détention a été construit sur un terrain vague, là même où je
jouais gamin. Se faire torturer par un régime dans un quartier qui porte un nom aussi symbolique, peut-on imaginer plus cruel machiavélisme?", témoigne ce dernier. Le Cariane, communauté junk!
Mohamed Sakib n’a plus de rapport avec la politique, mais quand l’occasion se présente, il honore d'autres victimes du quartier. Il était présent au premier rang lors de la manifestation à Sidi
Bernoussi pour honorer les morts des émeutes de 1981. Le reste du temps, il poursuit les chimères du passé, tente de faire revivre une époque révolue. Parmi ces projets en latence, un café de la
mémoire "où se réuniraient tous les anciens cariani désoeuvrés, pour se raconter leurs histoires."J’en profiterais pour recueillir le maximum de témoignages, avant que toute cette mémoire ne
disparaisse avec la mort de ces gens". Au-delà de son devoir de mémorialiste, Mohamed Sakib agit pour redonner fierté aux cariani. "La culture cariani existe ! C'est la matrice du "Bidon'Art", qui
s'apparente au "Revival' . Ou autrement dit, du "Ready-made", pour reconstituer des œuvres artistiques ou utilitaires, à partir des matériaux de récupération industriels. Mohamed Sakib en a eu la
révélation il y a peu, lors d’une conférence du plasticien Abdelhaï Diouri, à la Villa des Arts. Depuis, il ne cesse de se documenter sur ce mouvement "Junk'art", en multipliant les contacts. Le
dernier en date, Pierre Bongiovanni, un documentariste français, rencontré lors du Festival Art Vidéo de Ben M’sik, en 2007. Ce dernier travaille sur les bidonvilles de Buenos Aires et de Calcutta.
Mohamed Sakib lui a fait visiter son bidonville, qui l'a enchanté. Résultat : un projet de documentaire en l'air! Article "Oulad El Cariane" de Hassan Hamdani, publié à Tel Quel.
